Même si nous ne prétendons pas lister exhaustivement les privilèges du chef de village, nous ne saurions omettre le privilège angulaire : le caractère dynastique de la charge de chef de village. On n’est chef de village sinon de père en fils du moins d’ascendant de la famille élargie du chef en descendant de la famille élargie y compris par alliance castée. On naît chef de village. Famille nucléaire ou élargie. Famille tout de même.
Ce privilège de naissance au service d’une cause exploiteuse assure utilité et stabilité dont tout régime exploiteur a besoin. Le colon a utilisé les familles de chefs de village comme pilier de la colonisation. Le régime semi colonial les a utilisés comme pilier de la pérennisation. Trouver un chef de village membre d’un parti politique d’opposition ? Autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! Ils étaient avec le colon avant hier, avec le PS hier et avec le PDS aujourd’hui, c’est à dire toujours avec le pouvoir en place. « Si on ne soutient pas le parti au pouvoir notre village sera marginalisé et se verra privé de tout ou presque » est une idée, feinte et réelle, répandue dans la communauté des chefs de village. D’où l’adhésion de tous les chefs de village au parti au pouvoir. Un chef de village n’est jamais membre d’un parti d’opposition. Les socialistes se sont maintenus au pouvoir pendant 40 ans notamment grâce à l’aide précieuse des chefs de village.
En retour, le soutien inconditionnel des chefs de village a été récompensé. On a fermé les yeux sur des abus de ces chefs de village. Sur leurs indélicatesses, leurs excès. Cette pratique a accentué la perversion de ces chefs de village, lesquels fonctionnent exactement dans leur rapport au pouvoir central et leur mode de penser comme nos chefs d’Etat africains dans leur rapport à l’impérialisme. Ce système a été formatés par le pouvoir colonial d’abord et par le pouvoir semi colonial ensuite. Qui s’est préoccupé pendant 50 ans de susciter un 1789/93 en France ou un 1949 en Chine ou encore un 1959 à Cuba à l’échelle de nos villages, à l’échelle du pays et de l’Afrique toute entière et abolir ce régime de privilèges féodal et bourgeois ?
Résultat : ce débat sur la monarchisation et la dévolution dynastique du pouvoir n’intéresse pas ce monde rural qui trouve normal qu’un président puisse se faire succéder par son fils car le vivant depuis des siècles. Les masses rurales risquent de ne pas offrir leur poitrine aux baïonnettes dans le combat contre la dévolution dynastique. Ironie de l’histoire les plus fervents contempteurs de cette dévolution dynastique aujourd’hui sont ceux qui ont perpétué la dynastie des chefs de village hier. Et qui risquent pour leurs intérêts de les perpétuer parce que pas prêts à déraciner la « chefferie » clientèle politique bien commode au pacte avec l’impérialisme. Perpétuation qui trouve son origine dans la greffe de ces vestiges féodaux au pouvoir semi colonial bourgeois en quête de pérennisation.
Il faut croire que l’alternance politique ne suffit plus, pour les « think tanks » néocoloniales, à contenir les aspirations d’alternative des masses africaines. L’alternance des pères présidents par leurs fils donne plus de garantie à la perpétuation de la domination impérialiste. Tel père tel fils. La moralité du fabuliste ne dit-elle pas que deux sûretés valent mieux qu’une et que le trop en cela ne sera jamais perdu ?
La dévolution dynastique du pouvoir et les conditions qui en font un projet politique qui la rendent possible viennent de loin : Le « borom deuk » a donné naissance au « borom rew mi » en passant par le « borom Keur », « borom association », « borom njeul », « borom parti politig ». Tous ces « borom » qui se prennent pour « borom bi » ou des dieux face à la majorité, au peuple, aux masses ouvrières et populaires. En Afrique, le chef de l’Etat est le produit hybride du chef de village et de l’impérialisme.
Ce coup d’état dynastique rampant pour l’instant au Sénégal et dans d’autres pays (Libye, Egypte…) est debout dans d’autres pays africains (Maroc, Togo, Gabon…). Quand on ne voit pas la place prépondérante prise par d’autres fils de chef d’Etat comme Modeste Kérékou ministre de la jeunesse et des loisirs dans le gouvernement de Yayi Boni. Cela est expressif du fait que pour la majorité de nos Etats africains, les indépendances n’ont pas été une révolution nationale démocratique et populaire. Les royaumes et chefferies pré coloniaux du Sénégal, du Dahomey, du Nigéria, du Congo, … ont été greffés d’abord au système d’asservissement colonial puis au système d’exploitation néo colonial. Et cinquante ans après, la situation a peu ou pas changé.
Ces collusions de classes anti-populaires et anti-nationales sont contre l’idée même de république. D’où la nécessité d’une re-fondation par l’édification de bases pour des républiques africaines en général, sénégalaises en particulier viables qui passe par la remise en cause de ces vestiges féodaux qui sont le quotidien de la majorité de nos populations. C’est le seul projet démocratique sincère à opposer à celui rétrograde de la dévolution dynastique.
Fait le 30/07/10
Par Guy Marius SAGNA